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Zdravka Evtimova : "Notre société se tient au bord du gouffre"

jeudi, 19 février 2026, 15:30

Zdravka Evtimova

Zdravka Evtimova

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Ces dernières semaines, la Bulgarie vacille sous le poids d’un malaise profond. Le sentiment d’un effondrement des institutions s’est imposé avec une brutalité inédite : le drame de "Pétrohan", qui a coûté la vie à six personnes, une succession de meurtres domestiques, la diffusion d’images de violences infligées à des animaux, ou encore des vidéos tournées clandestinement dans des salons de beauté et publiées sur des sites pornographiques. L’impression d’impunité est palpable, comme si le train fantôme n’avait plus de terminus et cela à la veille d’élections législatives anticipées.

"Notre société se tient au bord du gouffre", alerte l’écrivaine bulgare de renommée internationale Zdravka Evtimova dans un entretien accordé à la RNB.

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Selon elle, partout où l’argent s’impose en valeur suprême, l’humanité recule. "Je crois que le virus de l’avidité est à l’origine de tous ces maux, des meurtres, des sévices, de la dérision envers la dignité humaine, de la pédophilie. Les passions les plus basses sont celles qui promettent l’argent le plus rapide et le plus facile", affirme-t-elle.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Faut-il parler de rééducation morale, ou incombe-t-il aux écrivains et aux artistes de former un front contre la brutalité et la désertification spirituelle ?

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Evtimova se montre sceptique face à l’idée d’une rédemption tardive : "Lorsque le virus de l’amour de l’argent s’installe, je crois peu en la rééducation. Le seul antidote, c’est le savoir, la compétence, la valeur personnelle. Celui qui peut gagner sa vie grâce aux connaissances accumulées tout au long de son existence ne succombe pas si facilement à l’avidité."

Là où prospèrent l’ignorance et l’inculture, poursuit-elle, l’argent sale devient l’unique étalon de la réussite. "Si l’on peut acheter son innocence, alors ce n’est plus la justice qui parle, mais la complicité."

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Face à la corruption morale, l’écrivaine invoque la foi, non comme posture dogmatique, mais comme rempart éthique. "La foi est l’exact contraire du désir d’écraser, de faire souffrir, de transformer la douleur en ressource financière." Lorsque l’enfance n’a pas transmis ces fondations, dit-elle, l’humiliation d’autrui devient marchandise.

La peur, reconnaît-elle, la traverse. Mais elle n’est qu’un signal : "Ce n’est pas la peur qui sauve, ce sont les actes." D’où l’importance capitale d’une justice indépendante et incorruptible.

L’écrivain, enfin, demeure un veilleur. "Certains écrivent pour préserver en eux le sentiment d’intégrité. Le talent ne peut survivre dans un climat de servilité : il est l’antithèse de la soumission et de la flatterie." Une conviction qui irrigue toute l’œuvre de celle dont la nouvelle Sang de taupe figure au programme d’enseignement de la littérature aux États-Unis, preuve que, même au bord du gouffre, la parole peut encore opposer une résistance.


Édition : Eléna Karkalanova, d’après l’interview de Daniella Stoynova

Version française : Svjetlana Satric

Chargé de publication : Svjetlana Satric