Auteur :
Maria Stoeva
Actualité
Interpréter pour les institutions européennes
Yoana Stoyanova raconte les difficultés et les joies de la traduction
"Je crois dans l'UE comme un projet de paix", déclare l'interprète
lundi 13 juillet 2026 13:55
lundi, 13 juillet 2026, 13:55
PHOTO : Parlement européen
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Indologue, traductrice, interprète en anglais, forte d’une riche expérience professionnelle dans le domaine de la traduction littéraire, Yoana Stoyanova nous permet de jeter un coup d’œil dans la cabine bulgare du Parlement européen, le Conseil de l’UE et la Commission, où elle travaille.
Le bulgare fait partie des 24 langues officielles dans lesquelles toutes les séances sont traduites, ce qui reflète la pluralité linguistique du continent.
Au-delà
des aspects théoriques fascinants et inépuisables du passage d’une langue à une
autre, nous abordons la pratique de la traduction, les spécificités de ses
différentes formes, les plaisirs et les difficultés que pose l’interprétation
simultanée. Un fait curieux : c’est pendant les Procès de Nuremberg de
1945-1946 que cette dernière prend sa forme actuelle. C’est le moment où pour
la première fois des interprètes munis d’équipement dédié assurent une
communication multilingue à une telle échelle.
PHOTO : archives personnelles
Qu’est-ce que c’est que d’être interprète pour les
institutions européennes ?
"Pour moi, l’atout principal, pour ainsi dire, c’est de voir tout de l’intérieur. On comprend tout de suite quelle direction prendra la législation, quelle est l’orientation géopolitique de l’union. Quand j’ai commencé à faire de l’interprétariat par exemple, on ne parlait que du Pacte vert. On parlait écologie, objectifs écologiques, grande ambition. Tout cela a été relégué au second plan après depuis la guerre en Ukraine et maintenant on ne parle que de la défense", narre Yoana Stoyanova dans une interview accordée à Radio Bulgarie. "Pour moi c’est une merveilleuse chose de faire partie de l’UE car selon moi, c’est un projet de paix extrêmement réussi qui parvient à conserver la paix depuis des décennies.", explique-t-elle en ajoutant que le travail pour les instituions européennes lui permet d’avoir une image réelle de ce qui se passe à Bruxelles en évitant les médiations qu’elles soient médiatiques ou même parfois lobbyistes.
PHOTO : brusselstimes.com
"Certes, c’est extrêmement difficile. On doit
s’attendre à tout, surtout au parlement. On ne sait jamais quelle direction
prendra une session et qui parlera de quoi. Très souvent les discours n’ont
aucun contexte."
Bien sûr, l’interprète est capable de faire des prévisions
en connaissant l’orientation politique ou géopolitique d’un pays : "Si par
exemple, lors d’une réunion sur l’environnement, on évoque les tourbières et
les zones tourbeuses, c’est certain que l’Irlande et les pays scandinaves
prendront la parole. Les autres ne diront probablement rien", sourit
l’interprète bulgare.
La diversité des accents peut rendre la tâche de
l’interprète encore plus difficile.
"On parle un type d’anglais singulier qui s’appelle "globish" ou dans ce cas : anglais de Bruxelles. Tout le monde connaît la langue à un niveau qui est différent pour chacun et il arrive souvent que l’on traduit littéralement des idiomes de sa propre langue en anglais. Parfois, ces expressions figées restent dans l’usage mais le plus souvent l’expression est toute neuve", explique Yoana Stoyanova.
PHOTO : Conseil de l'UE
L’interprétation n’est
pas la même pour les différentes institutions européennes
"Dans les groupes de
travail du Conseil, on rentre dans les détails techniques. On peut consacrée
une journée entière à quelques articles d’un règlement. Ainsi, on répète les mêmes
termes techniques ce qui facilite le travail. Au parlement, en revanche, tout
est imprévisible. Les eurodéputés parlent de manière très haute en couleur, ils
veulent que leur discours ait un impact, ce qui fait que le langage est utilisé
de manière performative. Souvent, ils se servent de vulgarismes, ils se
disputent. La différence donc n’est pas des moindres."
D’après Yoana Stoyanova, l’interprétation et la traduction écrites sont des activités très différentes qui nécessitent des compétences distinctes.
"L’interprétation est comme une traduction écrite
poussée à l’extrême", résume-t-elle. "Quand
on fait une traduction écrite, on a la possibilité de peaufiner ce qu’on a
élaboré pendant longtemps. Lors de l’interprétation, il faut que ce soit exploitable
dès le premier essai. Et si à part d’être compréhensible, c’est bien formulé,
cela apporte une sensation incroyable !"
Pour l’interprète, l’IA n’a aucune place dans la traduction car elle ne fait que remplacer une séquence de mots par une autre dans une autre langue en se basant sur une estimation probabiliste. La traduction humaine en revanche consiste à lire, comprendre, interpréter et ensuite formuler dans une autre langue, en d’autres termes, penser. Alors que "l’IA n’est encore pas capable de réfléchir".
PHOTO : UE
"Je pense que l’automatisation
ne peut pas remplacer les linguistes parce que la langue est quelque chose de
vivant. Elle ne cesse de changer. La langue s’adapte aux besoins actuels, à la
situation langagière, aux changements des mentalités, de la culture, des idées.
Elle subit une énorme quantité d’influences d’autres langues, de subcultures,
etc. On ne peut pas se passer des
humains, de quelqu’un qui vit dans le monde, observe toutes ces influences, en
fait l’expérience, tout en les utilisant lui-même. Il faut résister à l’idée devenu
conventionnelle qu’on n’a pas besoin de traducteurs."
Qui plus est, la traduction
elle-même façonne la langue, influence son évolution et la façon dont on parle
à travers la littérature et les autres produits culturels.
"Et comme on consomme directement des textes en anglais, de la parole anglophone, on peut voir des gens qui ne sont pas traducteurs introduire dans le bulgare des expressions anglaises en les calquant sur l’anglais. Alors la langue bulgare devient écartelée, asynchrone, incompréhensible. Les mauvaises traductions favorisent le manque de culture linguistique, ce qui appauvrit la langue et nuit à la communication, voire limite la pensée, car on pense par les mots, par des phrases. Plus une langue est pauvre et inconfortable, plus notre façon de nous exprimer et de penser seront bornées."
Chargé de publication : Maria Stoeva