Musique

Actualité

Classiques de légende :

Yanka Tanéva : la voix inimitable de la Thrace

vendredi, 25 septembre 2026, 17:05

Yanka Tanéva : la voix inimitable de la Thrace

PHOTO : Bourgas - archives d'Etat

Taille de la police

"Boyna s’était assise à la porte, fixant la forêt du regard…" : la voix dense de Yanka Tanéva vient de loin, des profondeurs. Elle s’élève de l’ancienne Thrace, des feux de camp et des veillées où les chants se transmettaient de mère en fille. L'une des chansons traditionnelles thraces les plus marquantes raconte l'attente, l'inquiétude et l'espoir pendant la période dramatique et héroïque du mouvement de libération nationale de Bulgarie, une époque où le destin individuel était forcément confondu avec celui du peuple.

Le timbre exceptionnel de Yanka Tanéva apporte une émotion toute particulière à cette miniature folklorique. La voix de cette interprète inégalée de chants traditionnels thraces, longtemps soliste à l'Ensemble national de chants et de danses traditionnels "Filip Koutev", est immédiatement reconnaissable : profonde, puissante, avec un registre grave singulier. Des décennies durant, Yanka Tanéva a été connue comme la chanteuse folklorique à la voix la plus grave de Bulgarie. Ce timbre hors du commun transforme chacune de ses performances en un récit bouleversant, un tableau sonore de la Thrace sui generis.

Yanka Tanéva : la voix inimitable de la Thrace

PHOTO : Bourgas - archives d'Etat

Yanka Tanéva est née le 18 septembre 1927 dans le village de Dautlii (aujourd'hui la ville de Kablechkovo, située dans le sud-est de la Bulgarie, près de Bourgas). Enfant, elle est immergée dans les chants de sa région natale. Elle chante dès son plus jeune âge, s'imprégnant du folklore transmis par sa mère, sa grand-mère, toute une lignée de chanteurs. En 1951, elle se rend à Sofia accompagnée par son époux pour passer l'audition auprès de l’Ensemble national de chants et danses traditionnels créé récemment par Filip Koutev. Jusqu'à la fin de ses jours, elle se rappellera comment, avant l’audition, elle avait entendu les voix éclatantes, hautes et cristallines des autres candidates. Alors elle s’était sentie embarrassée par sa propre voix, qu'elle jugeait lourde et peu commune. Elle a même failli renoncer, mais son mari l'encourage à se présenter au concours devant un jury composé de Filip Koutev lui-même, du peintre Iliya Bechkov et de l'écrivain Dimitar Ossinin. Quand elle commence à chanter, Koutev, sidérée, se met à pied.

Yanka Tanéva devient une soliste irremplaçable de l'Ensemble "Filip Koutev". Elle interprète les parties les plus graves et les plus éprouvantes de chansons vouées à conquérir le monde entier, telles que Lale li si, zumbul li si (Es-tu une tulipe, es-tu une hyacinthe ?) ou encore Polegnala e Todora (Todora s'est assoupie). Mais c'est Boyna na porti sedeche (Boyna s’était assise à la porte) qui illustre au mieux le grand professionnalisme qui caractérisait cette immense interprète.

Aux côtés de la chanteuse Nadka Karadjova et l’accordéoniste Ivan Kirev, 1971

Aux côtés de la chanteuse Nadka Karadjova et l’accordéoniste Ivan Kirev, 1971

PHOTO : Bourgas - archives d'Etat

Sa vie est loin d’être facile. Devenue veuve à seulement 27 ans, elle élève seule ses deux enfants. Cela ne l'empêche pas de continuer à chanter, à enregistrer, à enchaîner les tournées et les festivals, faisant crouler les salles sous les applaudissements. Elle confiera plus tard qu'avant de monter sur scène, elle pleurait, seule dans sa loge. C'est peut-être pour cela que sa voix est bien plus qu'un simple son, et ses performances bien plus que de simples chansons.

Lorsque Yanka Tanéva entonne Quand viendras-tu, Rossen…, Boyna cesse d'être une simple figure de fiction folklorique. C'est une femme de chair et d'os qui attend, le regard tourné vars la forêt, une femme qui espère. L'alto puissant de la chanteuse incarne toute son inquiétude, sa force et sa dignité.

Yanka Tanéva : la voix inimitable de la Thrace

PHOTO : Bourgas - archives d'Etat

Lauréate de nombreuses distinctions, Yanka Tanéva a prêté sa voix à des chœurs renommés comme "Les Grandes voix bulgares", "Les anges" et "Voix cosmiques", laissant derrière elle des dizaines d'enregistrements. Elle demeure une voix inconfondable, aux qualités extraordinaires. La voix inimitable de la Thrace.

Version française : Maria Stoeva