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Quatre esquisses pour grand orchestre et la pensée singulière de Dimitar Nénov

vendredi, 9 octobre 2026, 16:21

Quatre esquisses pour grand orchestre et la pensée singulière de Dimitar Nénov

PHOTO : archives.bnr.bg

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Intellectuel et aristocrate incontestable parmi les musiciens, Dimitar Nénov est un acteur majeur de la création de l’école professionnelle de composition bulgare. La musique l’attire irrésistiblement dès sa plus tendre enfance mais adolescent, il a un large cercle d’intérêts : littérature, arts, philosophie, mathématiques, physique. Son parcours est plain d’épreuves et de malheurs. Très jeune, il entre en conflit avec ses parents qui insistent pour qu’il renonce à la musique pour s’orienter vers un métier plus "sérieux" à leurs yeux.

A l’âge de 19 ans, Nénov part pour Dresde afin d'y étudier l'architecture. Le choix de cette ville ne doit rien au hasard : elle lui offre la possibilité d'étudier simultanément le piano et la composition au Conservatoire, et ce, en dépit de l'avis de ses proches. À cette époque, l'Allemagne séduit de nombreux Bulgares par son art d’avant-garde - musiciens, peintres, hommes de lettres. De retour en Bulgarie, ils imposent ces tendances nouvelles dans la culture bulgare.

Pour Dimitar Nénov, les années d'études sont extrêmement difficiles. Il part sans bourse, quasiment sans argent et sans même maîtriser l’allemand. Pour pouvoir se payer les frais universitaires et se loger, il travaille sept heures par jour comme pianiste dans un cinéma et comme répétiteur dans une école de ballet.

Surmené, il reporte sans cesse ses examens. Néanmoins, le jeune architecte s'affirme comme un pianiste très recherché, multipliant les tournées dans diverses villes d'Allemagne, du Danemark et de République tchèque. C'est à cette époque que voient le jour ses premières œuvres : des pièces pour piano, des mélodies, sa Première symphonie, Poème, Ballade, Suite cinématographique, une sonate pour violon, deux sonates pour piano et Quatre Esquisses pour grand orchestre.

Bien qu'écrites par un compositeur âgé alors d'à peine 24 ans, les Quatre Esquisses pour grand orchestre de Dimitar Nénov sont impressionnantes et de grande valeur artistique. On trouve des informations sur leur création dans une lettre de 1938 que Nénov adresse au célèbre violoniste, musicologue et intellectuel bulgare Konstantin Zidarov : "Quelques bons films m'ont donné l'idée d'écrire de la musique originale pour certaines scènes. J'ai composé une dizaine d'esquisses. Et une belle "Grotesque"… Plus tard, en 1926-1927, j'en ai orchestré trois pour grand orchestre, de même que la Grotesque. Mes "Quatre Esquisses pour grand orchestre" (1924-1925) sont organisées de la façon que voici: Langueur, Désir, Grotesque, Danse."

 La ressemblance entre les deux premières esquisses, Langueur et Désir est évidente. Ce n'est pas un hasard si elles ont pour noms des synonymes. Ces deux pièces donnent l'occasion aux chercheurs de déceler dans la musique de Nénov des associations avec l'œuvre d’Alexandre Scriabine, et plus précisément avec son célèbre Poème de l'extase, que le compositeur russe accompagne d’un substrat littéraire, sous forme de 369 vers de sa propre plume débutant par : "L’esprit, / Porté par les ailes de la soif de vie / S’élance en un vol audacieux / Dans les hauteurs de la négation".

Contrastant avec les deux premières esquisses, inspirées de Scriabine, la troisième, Grotesque,  en contrepoids de la rêverie, est caractérisé par un dynamisme et un aspect théâtral marqués.

La dernière partie des Quatre esquisses pour grand orchestre, Danse, offre une impressionnante variété mélodique et rythmique et une orchestration colorée, qui rappellent l'œuvre d'un autre célèbre compositeur russe : Nikolaï Rimski-Korsakov. Les associations avec la fureur de la Fête à Bagdad, issue de la très populaire suite symphonique Shéhérazade, sont plus qu'évidentes.

Pour le célèbre compositeur et chef d'orchestre bulgare Konstantin Iliev, les Quatre esquisses de Dimitar Nénov, en dépit de la diversité de leur univers expressif, forment un ensemble stylistique où Grotesque transforme la Langueur en Danse. Cette œuvre de jeunesse témoigne du génie de Nénov : un artiste érudit et raffiné, à la sensibilité profondeur, perpétuellement déchiré entre une carrière d'architecte et une vocation musicale à laquelle aspirent sa raison, son cœur et tout son être.

Version française : Maria Stoeva

Chargé de publication : Maria Stoeva